Catharisme, présentation

On appelle « Cathares » (du grec καθαρός / katharós, « pur ») les adeptes d’un mouvement chrétien médiéval. Le nom a été donné par les ennemis de ce mouvement, jugé hérétique par l’Église catholique et adopté tardivement par les historiens. D’autres sources rappellent que ce nom, proposé pour la première fois par le moine Eckbert de Schönau (en Rhénanie), serait un jeu de mot associant ces hérétiques avec des adorateurs du diable (catus), représenté sous la forme d’un chat blanc ailé. Enfin, Michel Roquebert, propose dans son ouvrage, l’hypothèse d’une erreur de Alain de Lille qui aurait confondu le terme catharos (pur) et kataroos (écoulement) qui a donné en français le mot catarrhe, pris dans le sens d’un « suintement de la doctrine hérétique ». « Communauté à deux niveaux », les adeptes de ce mouvement se nommaient eux-mêmes « Bons Hommes », « Bonnes Dames » ou « Bons Chrétiens », mais étaient appelés « Parfaits » par l’Inquisition, qui désignait ainsi les « parfaits hérétiques », c’est-à-dire ceux qui avaient reçu le « consolament », c’est-à-dire l’imposition des mains et faisaient la prédication, par opposition aux simples « fidèles » hérétiques.

Principalement concentré en Occitanie, dans les comtés de Toulouse et de Béziers-Albi-Carcassonne le catharisme subit une violente répression armée à partir de 1208 lors de la croisade contre les Albigeois puis, condamné au IVe concile de Latran en 1215, durant un siècle, la répression judiciaire de l’Inquisition. L’origine du terme semble remonter au grec catharoi, terme qui, chez Saint-Augustin, désigne une secte manichéenne africaine dont les adeptes se seraient prétendus « purs ». Eckbert de Schönau, moine rhénan, utilise le mot dans un de ses sermons en 1163 pour désigner les hérétiques de Germanie. Vers 1200, on retrouve le mot dans un ouvrage « De haeresi catharorum in Lombardia » puis dans « Adversus catharos », de Monéta de Crémone vers 1241 et enfin « Summa de catharis » de Rainier Sacconi, quelques années plus tard. Alain de Lille, dans « De catholica », écrit vers 1200, propose trois étymologies. La première rattache le mot à « casti », chaste, juste. Michel Roquebert juge cette hypothèse irrecevable. La deuxième est grecque, « cathar », qui signifierait que des cathares suinte le vice. En fait Alain de Lille confond « cathar »,pur, et « katarroos », écoulement, mais au delà de l’erreur de grec le sens reste plausible. Enfin la troisième origine serait latine, de catus, le chat »car, à ce qu’on dit, ils baisent le derrière d’un chat » alors que dans le Nord de la France le chat noir est la personnification du Diable. Lorsque l’Eglise n’utilise pas le terme « hérétique » elle emploie parfois le mot cathare, infamant. Quoiqu’il en soit, le terme n’est jamais utilisé par les hérétiques eux-mêmes. C’est apparemment Charles Schmidt qui relance l’expression en 1848 avec son « Histoire ou doctrine de la secte des cathares ou albigeois ». Le terme cathare manque donc d’historicité et de neutralité, mais c’est celui qui s’est imposé. On a longtemps hésité sur les liens entre le catharisme et le bogomilisme.

Ces deux doctrines furent considérées alors comme proches du manichéisme, car le clergé romain disposait d’ouvrages de réfutation, notamment ceux d’Augustin, ancien manichéen lui-même. Le bogomilisme subsistera en Bosnie, où il aurait été la religion officielle jusqu’à la conquête turque, à la fin du XV.me siècle. La thèse de filiation directe est aujourd’hui contestée, même si les historiens admettent l’existence d’échanges et de convergences des doctrines. Le dernier colloque de Mazamet (2009) vient de confirmer les liens entre cathares et bogomiles, ainsi que les origines doctrinales des deux, qui remontent aux premiers siècles du christianisme (Paul, Marcion, Valentin). Même si le développement du catharisme semble appuyer l’idée d’une expansion depuis l’Europe centrale, il n’est pas prouvé à ce jour qu’il s’agisse bien de la réalité. Des communautés hérétiques sont apparues en Europe occidentale vers l’an Mil, sous différents noms selon les régions : manichéens, origénistes, piphles, publicains, tisserands, bougres, patarins, albigeois, en Allemagne, en Flandre, en Champagne, en Bourgogne. Le fait que les relevés doctrinaux soient conformes à la base de la doctrine cathare (au sens large du terme) permet de relier ces différentes émergences, même si la répression les a fait disparaître de ces régions. La présence de l’évêque de France à Saint Félix Caraman, cité dans la Charte de Ninquinta (aujourd’hui largement authentifiée), prouve les liens entre ces communautés du nord et celles d’Occitanie. Les réactions des autorités civiles ou ecclésiastiques et des populations expliquent cette géographie du catharisme et sa persistance dans le Midi. Selon Michel Roquebert, cette tolérance religieuse est peut être due à une longue cohabitation avec d’autres confessions : arianisme de la période wisigothe, proximité de l’Espagne islamique, présence de nombreux juifs. Pour ce qui est de l’Italie du Nord, l’implantation du catharisme, très différent de celui qui se développa en France, profite du conflit entre le pape et l’empereur. C’est dans ces régions que les Bons Hommes se sont organisés en communautés d’hommes ou de femmes dirigées par des anciens, des diacres et des évêques. Ces communautés étaient constituées de plusieurs «maisons». On y aurait souvent pratiqué des métiers liés à l’artisanat local, et fréquemment le tissage, en référence aux premières communautés chrétiennes. Plusieurs communautés constituaient une Église, ou diocèse cathare, à la tête duquel se trouvaient des évêques. la croix du Languedoc, croix « évidée et pommetée », fut un symbole de raliement cathare, puisqu’elle fut la croix des armoiries des comtes de Saint-Gilles, devenues celle des comtes de Toulouse, puis du Languedoc, avant la croisade catholique et l’Inquisition visant à exterminer les cathares. Au milieu du XII.me siècle (1167), les Églises cathares étaient au nombre de huit cents en France. Au XIII.me siècle, en 1226, un nouvel évêché fut créé, celui du Razès, dans la région de Limoux. Ces Églises étaient indépendantes. Elles ne reconnaissent pas d’autorité supérieure à celle des citoyens, comme celle du pape pour l’Église romaine. Les maisons de «parfaits» étaient réunies sous l’autorité d’un diacre, et chacune était dirigée par un ancien ou une prieure. L’évêque était lui-même assisté par un «fils majeur» et un «fils mineur», qui étaient choisis parmi les diacres, et qui prenaient sa succession, le fils mineur remplaçant le fils majeur, qui devenait évêque, à sa mort ; cela se produisit fréquemment lorsque la persécution commença. Les femmes pouvaient obtenir le consolament, et accéder ainsi à la vie de parfait. Même si elles n’étaient pas habituellement chargées de la prédication, comme les hommes, quelques exemples montrent qu’elles pouvaient assurer toutes les missions dévolues aux bons hommes : prédication, notamment aux femmes, ou en association avec un homme, participation aux disputes (Esclarmonde) et consolament, notamment pendant la répression inquisitoriale. Par contre, nous n’avons pas trace de bonne femme diacre ou évêque. Par cette organisation, les Cathares ont voulu reproduire fidèlement celle de l’Église primitive, telle qu’elle est décrite dans le Nouveau Testament, dans les épîtres de Saint-Paul, et dans les Actes des apôtres, principalement. Le catharisme ne s’appuie pas sur une théologie puisqu’il considère que Dieu, inconnaissable et non accessible, est absent de ce monde. Cette doctrine est le fruit d’un travail de recherche scripturaire, prenant en compte le Nouveau Testament, notamment l’Évangile selon saint Jean et celui selon saint Luc, dont au moins la moitié est aujourd’hui considérée comme le reliquat de l’Évangélion de Marcion de Sinope, lui-même écrit selon la prédication de Paul de Tarse. C’est une interprétation très différente des évangiles de celle qu’en fait l’Église catholique. Les cathares s’appuient aussi sur de nombreux écrits (Paul, Marcion, Livre des deux principes, rituels, etc.) et s’inspirent de courants de pensée plus anciens (paulinisme, gnosticisme), tout en gardant, sur bien des points, de notables distances avec ces philosophies ou religions, auxquelles le catharisme ne peut être assimilé d’un bloc. En effet, les cathares n’ont jamais parlé de Mani, de Sophia ou des Éons, et se différencient réellement des écrits de Paul et de Marcion, représentant une évolution doctrinale, de celle de ces deux pères de l’église. Les cathares recherchent le sens originel du message du Christ. Leur foi se base sur les principes suivants : Dieu, appelé le principe Bon, existe de toute éternité et n’aura pas de fin. Il est parfait et son œuvre est parfaite, inaltérable et éternelle. Il est omniscient et tout puissant dans le Bien. Dieu est le créateur de ce qui est, et ce qu’il n’a pas créé n’est rien (nihil traduit par «néant») ; Les esprits, appelés anges par simplification, sont de nature divine ; Dans le Néant est le principe Mauvais, ou principe du Mal. Dieu, qui n’a pas de mal en Lui, ne peut connaître ce principe Mauvais, mais celui-ci, ambitionnant d’imiter Dieu, est parvenu à détourner une partie des esprits de la création divine ; Le principe Mauvais a attiré les esprits par force (catharisme absolu ou dyarchien), ou par tentation (catharisme mitigé ou monarchien), car il n’a d’existence que pour autant qu’il puisse se mêler à la création divine (le Bien. Cette vision de la constitution de l’univers visible constitue le mythe de la chute du tiers des anges ou, selon les interprétations, de la troisième partie de leur composition : être, âme, et corps subtil. Introduits dans des corps charnels fabriqués par Lucifer, ces êtres sont différents de l’âme qui est de création maléfique, et qui assure la survie du corps charnel ; Cette création, issue d’un créateur imparfait et non éternel, est imparfaite et corruptible. Elle a eu un commencement et elle aura une fin.

Cette fin surviendra quand le Mal s’étendra sur la création et que les esprits auront réussi à s’extraire de leur prison charnelle pour retourner à Dieu. Alors, le Mal ayant perdu les avantages du mélange, redeviendra Néant. Le Mal est donc vainqueur dans le temps mais, son accomplissement constitue sa perte. Il est donc vaincu dans l’éternité. Les deux principes ne sont donc pas de même nature et de même puissance. Il ne s’agit donc pas d’un dualisme manichéen, ni d’un dithéisme, mais d’un dualisme comparable à celui de l’église de Rome, sauf qu’au lieu d’être eschatologique, centré sur la fin des temps et la division du monde entre paradis et enfer, il est originel, centré sur la bonne création, qui seule subsistera à la fin des temps. Le Christ, fils de Dieu, et envoyé par Lui, est venu pour leur révéler leur origine céleste et pour leur montrer le moyen de retourner aux cieux. Ainsi, le Christ est uniquement l’envoyé du Père (aggelos : ange, messager) venu apporter le message du salut aux hommes. Il ne s’est pas soumis au Mal par l’incarnation, et est demeuré un pur esprit (docétisme). Marie ne l’a jamais enfanté. Les cathares du Moyen Âge sont en accord sur l’essentiel de leurs croyances, et les légères variantes observées (absolus ou dyarchiques, et mitigés ou monarchiques) n’avaient pas de répercussion. L’esprit était transmis, soit par les générations depuis le premier homme (traducianisme), soit par transmigration dans un nouveau-né après la mort (réincarnation, origénisme). Les cathares reconnaissaient un ou deux principes, selon qu’ils étaient «monarchiens», ou «dyarchiens», «mitigés» ou «absolus». Les cathares absolus pensaient que le principe du Mal ne pouvait trouver son origine dans le principe du Bien. Autrement dit, représentant le Bien absolu, Dieu ne pouvait avoir créé un ange corruptible (Lucifer). Pour les dualistes absolus, les deux principes, le Bien et le Mal, coexistent depuis la création divine, puisque c’est hors de cette création qu’ils se trouvent. Le Dieu de l’Ancien Testament est en fait l’envoyé du Mal, comme le disait déjà le marcionisme (sources en Asie Mineure). C’est uniquement par le Saint-Esprit que l’esprit peut être libéré du monde physique, et c’est par le baptême, par imposition des mains, reçu par les apôtres et transmis par eux, que l’esprit pourra accéder au Salut. Toutefois, le baptême ne pouvait être administré à un jeune enfant de moins de 13 ou 14 ans, jugé inapte à discerner l’importance de cet acte (anabaptisme). Celui-ci devait être effectivement administré à une personne, en connaissance de cause, et sur la base de sa conviction. Il est à noter le respect inconditionnel de la vie qu’avaient et que prêchaient les Bons Chrétiens, comme ils se nommaient. Tout ce qui avait place dans le monde matériel méritait, pour eux, considération. Le mépris du corps et la volonté de purification expliquent qu’ils observaient un régime alimentaire très strict, parfois confondu avec un suicide par grève de la faim (endura) par ceux qui ne connaissaient pas la doctrine cathare. Les relations sexuelles, que ce soit dans le mariage ou en dehors, relevaient de la même impureté, et devaient être évités pour les Parfaits. Ils avaient à cœur de mener leurs contemporains sur la voie du salut afin d’écourter, un tant soit peu, le cycle des passages en ce bas monde. Les cathares, se considérant alors comme les seuls vrais disciples des apôtres, adoptent le modèle de vie, les rites et les sacrements, des premières communautés chrétiennes. Ils s’appuient principalement sur les enseignements du Nouveau Testament, leur unique prière étant le Notre Père. Ils considèrent que toutes les pratiques et sacrements instaurés par l’Église catholique romaine tout au long du Haut Moyen Âge, n’ont aucune valeur : le sacrement du baptême d’eau que les prêtres catholiques confèrent aux nouveau-nés (incapables selon eux de comprendre l’engagement qu’est le baptême pour celui qui le reçoit) ; la médiation des saints et le culte des reliques et des morts (offrandes et messes pour les défunts) ; le sacrement de l’Eucharistie : refusant de croire en la transsubstantiation, c’est-à-dire la transformation du pain et du vin devenant le corps et le sang du Christ lors de leur consécration par le prêtre lors de la messe. En mémoire de la dernière Cène du Christ avec ses apôtres, les cathares bénissent le pain lors du repas quotidien pris avec leurs fidèles. C’est le rituel du « pain de l’Oraison ». le sacrement du mariage, celui-ci légitimant à leurs yeux l’union charnelle de l’homme et de la femme, union à l’origine du péché du premier couple selon leur interprétation de la Genèse. De même que dans certains courants de l’Église chrétienne primitive, l’idéal cathare est basé sur une vie ascétique, alors que le sacrement du mariage aurait été créé tardivement afin de permettre aux fidèles d’être chrétiens dans le mariage, leur donnant la possibilité d’accéder au salut sans suivre la voie monastique. Ils n’attachent pas d’importance aux églises bâties qui ne sont pas pour eux les seuls lieux du culte car la parole du Christ peut être enseignée partout où se réunissent les fidèles. Leur seul sacrement est le baptême, ou consolament. Le sacrement du consolament (consolation, en occitan du latin consolamentum) ou « baptême d’esprit et du feu » par imposition des mains, comme pratiqué par le Christ, est le seul à apporter le salut en assurant le retour au ciel de la seule partie divine de l’homme : l’esprit. Il est le point de départ d’un choix de vie en accord avec la doctrine (justice et vérité), permettant à la nature divine de l’impétrant de se détacher partiellement de la nature mondaine et d’accéder au salut. Le consolament officialise donc le choix du novice ou du mourant à mener une vie chrétienne. Il n’est que la reconnaissance d’un état et non un apport d’une qualité extérieure. Ce sacrement joue un rôle fondamental dans les communautés cathares car il est à la fois sacrement d’ordination et de viatique (extrême-onction), alors appelé « consolament des mourants ». Le consolament est conféré par un membre de la hiérarchie et engage celui qui le reçoit dans une vie religieuse qui, comme toute ordination, suppose la prononciation de vœux et le respect d’une Règle : pratique de l’ascèse, engagement à ne pas manger de la viande, la pratique de la morale évangélique : interdiction de jurer, de mentir, de tuer. Il fait d’un croyant cathare un Bon Homme ou une Bonne Dame, membre du clergé, prédicateur, capable d’apporter lui-même le consolament aux mourants. Il était donc aussi administré aux mourants qui en faisaient la demande, c’est-à-dire aux simples croyants qui n’avaient pas franchi le pas de l’ordination durant leur vie, mais souhaitaient rencontrer le Saint-Esprit, leur donnant une chance d’accéder au salut, avant de mourir. Les prières des parfaits après la mort du consolé pouvaient durer encore quatre jours, et si le mourant survivait, il devait alors embrasser la vie de parfait avec les contraintes associées.

Étant ordonnés, les parfaits entrent dans un ordre religieux, mais sans sortir du siècle. Ils sont en effet astreints au travail manuel pour vivre, ce qui leur donne un avantage considérable pour leur prédication, en les maintenant au contact de la population qu’ils vont instruire directement, via des traductions en langue vernaculaire, contrairement au clergé catholique qui refuse tout contact direct du peuple avec les textes sacrés. Cela leur rapportera également, tout simplement, l’argent du produit de leur travail, argent qui leur permettra par exemple de se déplacer et, avec les dons et les legs, de créer les conditions de l’existence d’une hiérarchie. Par contre la pauvreté personnelle était prescrite. Les cathares vivaient dans des « maisons de parfaits », intégrées aux villes et aux villages, qui leur permettaient de rencontrer la population et de prêcher, et leur servaient d’atelier. Des jeunes y étaient envoyés par leurs parents simples fidèles ou déjà ordonnés, pour leur formation en vue de leur propre ordination. Tout parfait rejoignait une maison de parfaits, et y travaillait de ses mains, y compris par exemple les nombreuses épouses nobles et leur progéniture qui firent partie des rangs des cathares. Le sacrement de mariage n’étant pas reconnu, elles se séparaient simplement de leur mari, généralement lui-même simple croyant. Le consolament des mourants pouvait être conféré dans les maisons des parfaits, dans laquelle le consolé était transporté et mourait. Lorsque vint le temps des persécutions, les parfaits durent se cacher chez des fidèles, mais ils y payèrent toujours leur nourriture par le travail manuel, plus le prêche et l’enseignement. Se rapprochant des premiers chrétiens, les cathares croyaient que le salut passait par une vie de religion. Afin de ne pas procréer, c’est-à-dire créer un nouveau corps – d’essence mauvaise – ils étaient astreints à la chasteté et refusaient la procréation, ils devaient constamment aller par deux personnes du même sexe : chacun avait son sòci, ou compagnon, ou sa sòcia, pour les femmes. Cette prédication au coin du feu de deux personnes de même sexe conduira à l’accusation de bougrerie (homosexualité) fréquemment enregistrée dans les registres de l’Inquisition. En réalité, cette façon de vivre toujours au moins à deux tenait à la conviction que l’esprit seul ne peut éviter de se fourvoyer alors qu’avec – au moins- un compagnon ou une compagne, les errements sont plus faciles à combattre. Ils ne devaient pas mentir, s’abstenir de tout vice, de toute méchanceté, être simplement de Bons Chrétiens selon les Évangiles, ce qui conduisit inévitablement à l’édification des chrétiens, bien que le catharisme touchât essentiellement une population bourgeoise ou noble, sauf dans la dernière période. Les parfaits ne devaient évidemment pas tuer, mais cela s’appliquait également aux animaux. L’interdiction de mentir, ainsi que l’interdiction de jurer, fut largement utilisée par les inquisiteurs pour identifier et pourchasser les bons chrétiens. Ils devaient s’abstenir de toute consommation de produits de la fornication. En cela ils s’interdisaient toutes viandes ainsi que le lait et les produits dérivés. Le jeûne était de pratique courante mais, le jeûne le plus strict prévoyait du pain et de l’eau. L’endura, qui conduisit des « bons hommes » à la mort, est un jeûne suivant le consolament et qui a pu conduire certains « bons chrétiens » à la mort pendant l’inquisition en raison de situation particulières (mourants ou blessés consolés in extremis). Dernière obligation faite surtout aux hommes : la prédication. Les parfaits devaient prêcher le salut par l’ordination du consolament et la morale évangélique. Cette prédication se faisait dans les maisons ateliers, mais également étant invités par des fidèles ou sur la place publique. Finalement, trois carêmes annuels étaient pratiqués. « Dès la fin du XII.me siècle dans le Midi de la France, « manger de la viande » et se convertir au catholicisme sont synonymes. » René Nelli, la vie quotidienne des Cathares du Languedoc au XIII.me siècle. L’ingestion volontaire de la nourriture carnée avait les mêmes effets que la rupture délibérée avec l’Eglise cathare.

Pour les cathares, l’abstinence n’est pas privation, comme pour le catholique : « le jeûne que vous faites vaut autant que le jeûne du loup », disait le cathare Bélibaste, (dernier « Parfait », assassiné brûlé vif), à propos du carême catholique. Cela dit, il n’y a pas de recherche de l’ascèse pour elle-même. Les Parfaits, qui ont l’obligation de travailler et même d’exercer un travail manuel, apprécient ce à quoi ils ont droit de manger et de boire, et aiment que ce soit bon. La prohibition du meurtre est commune à toutes les familles chrétiennes. Le catharisme, là encore, ne se distingue que par la valeur absolue qu’il lui donne, et par le fait qu’il l’étend aux animaux susceptibles d’avoir reçu une âme céleste. On retrouve, à l’autre extrémité de la période cathare, des indications explicites : Deux femmes de Montaillou (Ariège), vers 1300, discutent religion : « ma commère, ce serait un grand péché de tuer cette poule ! Est-ce un si grand péché de tuer une poule qu’on le dit ? Oui, car dans notre religion, les âmes humaines, quand elles sont sorties des corps des hommes et des femmes, se mettent ou s’introduisent dans des poules. » Le refus de tuer la volaille est un topique de la littérature miédiévale : un inquisiteur dénonce à l’empereur les cathares amenés à Goslar par le duc de Lorraine vers 1053, un autre inquisiteur fait brûler un toulousain qui lui avait répondu qu’il ne voyait pas quelle faute avait commise ce coq, pour qu’il dût le tuer (vers le milieu du XIII.me siècle) ; le même fait brûler deux dames de Foix, en fuite, et que leur déguisement de mauresque n’avait pas mise hors de la suspicion de leur aubergiste toulousaine, qui renseignait l’Inquisition : en effet, prétextant qu’elle s’en allait faire le marché, l’aubergiste leur demanda de tuer et de déplumer les poules pendant son absence, afin de l’avancer dans son travail ; comme lorsqu’elle fut revenue les poules étaient toujours vivantes : l’aubergiste ne dit pas un mot, appâtée par la prime promise aux délateurs ; elle sortit et revint avec deux sergents de l’Inquisition, qu’elle avait déjà alertés; il n’y a pas lieu de chercher des motifs mystérieux à cette épreuve, qui remplaçait avantageusement les ordalies en usage si longtemps contre les hérétiques dans le nord de la France. Les poulets ne sont pas seuls en cause. Les cathares fréquentaient les paysans, et essayaient de modifier leur mentalité. Ils leur recommandaient, par exemple, de traiter les animaux avec douceurs. Les femmes se montraient sans doute plus sensibles que leurs maris : « Guillemette, voyant un Croyant cathare faisant fonction de Parfait battre méchamment son ânesse, ne contient pas son indignation : « ça se dit receveur d’âmes, et ça martyrise les animaux ! » » La sensibilité cathare à ce sujet pouvant prendre les formes les plus désespérées : « Un hérétique que l’on mène en prison, à travers les rues de Limoux, se met à pleurer en voyant les bouchers tuer des veaux, près de l’abattoir de la ville. Il pleurait sur le sort de tous ces gens qui pêchaient mortellement et se perdaient en mettant à mort une bête. » Si les Parfaits tombaient par hasard sur un animal pris au piège, ils avaient le devoir de le délivrer, mais, de ce fait, ils causaient un dommage au chasseur… Alors, bien que le Rituel ne leur en fît pas obligation, ils faisaient partir le lièvre et laissaient à sa place une pièce de monnaie.

Le « végétarisme cathare » était donc un refus de commettre la violence à l’égard d’une créature « ayant du sang », principe, pour eux, des « vrais chrétiens » : « Si un criminel dangereux les attaquait, ils pouvaient se défendre ; tuer la vipère ou le loup. Encore qu’à l’époque du Catharisme triomphant, un Parfait ne l’eût sans doute point fait, car il était aussi grave de tuer une bête « ayant du sang » que de tuer un homme. » Les Inquisiteurs exigeaient des sympathisants hérétiques – seulement en tant que premiers repentants (en cas de récidive, il y avait condamnation au bûcher) qu’une croix latine jaune soit cousue sur leurs vêtements, l’une sur le dos l’autre sur la poitrine, signe d’infamie. Ils restaient sous la surveillance active des recteurs qui chaque dimanche les frappaient de verges Illustration de la dispute entre saint Dominique et des Albigeois, où les livres des deux parties furent jetés au feu, et où ceux de saint Dominique furent miraculeusement préservés des flammes. Peinture par Pedro Berruguete. Leur obstination, leur anticléricalisme intransigeant, leur opposition à la hiérarchie catholique, à laquelle ils reprochent sa richesse ostentatoire et ses abus de pouvoir, valent aux cathares de s’attirer les foudres de l’Église romaine, d’autant plus que leur mépris pour le corps et leur conception nihiliste de l’existence étaient perçus comme éminemment dangereux. Ils sont condamnés comme hérétiques. Ainsi que beaucoup d’autres mouvements dissidents ou contestataires, les cathares deviennent l’objet d’une lutte permanente. L’Église romaine tente d’en « purifier » la chrétienté occidentale en excluant systématiquement tout individu ou groupe mettant en péril le projet de société chrétienne qu’elle construit depuis le début du Xe siècle. Un critère qui sera souvent utilisé est leur refus du mariage, qui permettra de les nommer orgiaques et impies. Une prière des confréries corses porte toujours une mention de cette réputation de « satanales », lorsqu’elle dit, « chandeliers triangulaires aux cierges éteints », écho des vices qui se pratiquaient prétendument dans les églises, une fois les cierges soufflés, et qui renvoie à toutes les peurs de la sorcellerie, des messes noires, etc. Mais la cause principale est politique : les nobles occitans étaient rebelles à l’autorité française et romaine, plus riches et appréciés des cours européennes, les nobles occitans se permettaient bien trop de liberté au gout du pouvoir français et romain. Il fallait les écraser et, accessoirement, voler leurs richesses. Ce fut fait. Plus de 1500000 d’occitans furent passés par les armes, les villes occitanes furent entièrement vidées de leurs habitants et ceux-ci tous occis, les grandes villes comme les plus modestes telle que Marmande. L’Église catholique confie aux cisterciens, au XII.me siècle, puis, avec plus de succès, au XIII.me siècle, aux ordres mendiants (aux franciscains et au nouvel ordre des dominicains, ayant reçu leur constitution en 1216) le soin de combattre ce danger de l’hérésie. Les cathares sont difficiles à convaincre. La prédication ou le débat doctrinal instaurés à cette fin dans le Midi de la France par l’Église tourne court pour le moment, malgré la prédication de Saint Dominique, qui fut par la suite mise en valeur par l’Église. : prétexte expier l’assassinat du légat du pape Face à cet échec de faire disparaître cette hérésie, le pape Innocent III lance en 1208 contre les « Albigeois », ou cathares, la première croisade qui se déroulera sur le territoire de la chrétienté occidentale. Avec la Croisade contre les Albigeois, il s’agit pour l’Église de mater une hérésie, mais aussi en partie, pour le pouvoir central de la royauté française, de soumettre les seigneurs du Sud, ses vassaux trop indépendants. Néanmoins Philippe Auguste, le roi de France, ne voudra jamais participer personnellement à cette croisade, mais il laissera ses vassaux libres de toutes actions. La guerre durera vingt ans (1209-1229). Il faut savoir que les domaines que tenait le comte de Toulouse étaient d’une richesse enviable. Simon de Montfort, un seigneur ambitieux, prit la tête des troupes levées par le pape et réussit à mettre à son nom tous les titres et possessions du comte de Toulouse, Raymond VI, comme le lui permettait la croisade. La lutte armée pour pacifier le Languedoc se poursuivit dans le Midi tout au long du XIII.me siècle. Elle est relayée sur un plan spirituel par l’institution de l’Inquisition, créée en 1231 pour traquer la « dépravation hérétique », et convaincre les cathares de revenir vers la foi chrétienne. Ajouter ici le sort de la première croisade, la reprise du pouvoir par le comte de Toulouse, la remise des titres de propriété au roi de France par le successeur de Guillaume de Monfort, la deuxième croisade à laquelle participe le roi de France, et l’annexion des territoires du Sud-Ouest à la couronne de France. La tâche de l’Inquisition fut facilitée par le refus du serment que pratiquaient les cathares. Ainsi, lorsqu’un inquisiteur interrogeait un parfait, les plus convaincus étaient faciles à détecter. Les inquisiteurs (surtout les Dominicains) notaient soigneusement tous les interrogatoires et ainsi tous les Bons Hommes furent l’un après l’autre arrêté suite, souvent, aux révélations de leurs pairs. De plus, un cathare ne pouvait être sacré que par un parfait et les mourants ne pouvaient recevoir l’Absolution (consolamentum des mourants) que des mains d’un parfait. Que ce soit une tactique déterminée ou pas, l’Inquisition, en faisant disparaître le clergé cathare, fit disparaître le culte avec lui, ce qui était le but recherché. Le sac de Béziers La ville de Béziers abritait des cathares ; elle était tenue par les Trencavel, vassaux des comtes de Toulouse – excommuniés par le pape en raison de leur trop grande tolérance envers les Cathares. La mémoire Biterroise conserve une place particulière à une date pendant cette période : le 22 juillet 1209. Ce jour-là, la Croisade des Albigeois, contre les Cathares, se traduisit par le sac, l’incendie de Béziers et le massacre d’une partie de sa population (20000 personnes) (chiffre considérablement exagéré car la population totale de Beziers ne dépassait pas à cette époque 8000 habitants) (cathares comme chrétiens, ici il n’est plus question de lutte religieuse mais de combattre les hommes de seigneurs excommuniés et rebelles) en l’église de La Madeleine. On l’a baptisé « Lo gran mazel » (« la grande boucherie ») Le moine allemand Césaire de Heisterbach  (dont Régine Pernoud précise qu’il est un auteur « peu soucieux d’authenticité ») relate dans son Livre des Miracles qu’il écrit dix ans après les faits, qu’Arnaud Amaury, le légat du pape, à qui on demandait comment différencier les cathares des bons catholiques de Béziers pour les épargner, déclara « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les Siens. » Cette déclaration ne se trouve dans aucun document historique, elle n’a vraisemblablement jamais été prononcée mais est employée fréquemment depuis le film de télévision sur les cathares « La caméra explore le temps ». Les travaux inquisitoriaux de l’Evêque de Pamiers, Jacques Fournier, auront bientôt eu raison du « Dernier Parfait », Guilhem Bélibaste. Ce dernier, après avoir commis un meurtre (1305), fut contraint à l’exil, puis, après une pénible initiation, fut ordonné parfait. Pour fuir l’inquisition, qui se faisait de plus en plus présente, il alla se réfugier en Catalogne, puis à Morella, en haut pays valencien (1309), d’où il allait régulièrement prêcher et visiter la « diaspora » des hérétiques en exil installés dans toute cette région. En 1321, Arnaut Sicre le convainc de l’accompagner chez sa tante, dans le comté pyrénéen du Pallars, à la lisière du comté de Foix. Cela s’avéra être un piège imaginé par Fournier, dont Sicre exécuta la manœuvre par cupidité et pour venger la mort de sa mère victime elle-même du bûcher. Emprisonné et jugé à Carcassonne, l’inquisiteur Jean de Beaune le condamna au bûcher. C’est à Villerouge en Termenès que le « dernier Bon Homme » acheva son ultime voyage par le feu (1322). Les quelques derniers hérétiques furent emprisonnés, jusqu’à ce qu’à partir de 1329, on n’entendit plus parler de « Bons Hommes » ni de « Bonnes Femmes » en pays occitan.

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